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Jean Sérisé : "L'homme est un accident..."

Le Point.fr - Publié le 27/01/2011 à 13:10 - Modifié le 28/02/2011 à 16:40. Article original disponible ici.

Pionnier de la comptabilité nationale, ancien collaborateur de Mendès France, il est depuis cinquante ans le fidèle conseiller de Valéry Giscard d'Estaing. Esprit curieux et honnête homme, ce grand commis de l'État livre avec "Requiem pour la planète bleue" sa vision de l'aventure humaine.

Le Point : Comment un spécialiste de la macroéconomie comme vous en est-il arrivé à écrire un Requiem pour la planète bleue, sous-titré Brève histoire de la vie et des hommes, qui mêle physique, biologie et philosophie ?

Jean Sérisé : Tant qu'à faire, il vaut mieux essayer de donner un sens à sa vie et donc, pour commencer, la comprendre dans toutes ses dimensions. Le progrès scientifique est une donnée essentielle à la compréhension de la condition humaine. Depuis mon jeune âge, je me suis intéressé à la biologie ou à la physique. J'avais envisagé de faire des études scientifiques, avant que la guerre ne perturbe tout ça.

Selon vous, il y a une rupture en 1905 avec la théorie de la relativité d'Einstein : après cette date, le commun des mortels ne peut plus concevoir l'évolution de la physique...

Un certain nombre d'entre nous ont des notions de la relativité générale, mais elle n'est pas intégrée dans notre expérience sensible. La vraie rupture a cependant déjà lieu au temps de Galilée, quand l'optique commence à faire des progrès pour regarder l'infiniment grand ou l'infiniment petit. Jusque-là, l'homme voyait l'Univers avec sa seule vue. Et il avait réalisé une synthèse harmonieuse entre ce que ses sens lui transmettaient et le modèle qu'il s'était construit. Mais, avec le développement de l'optique, des nouveaux sens lui sont brusquement donnés. Cela le désarçonne, comme on peut le constater avec le trouble qui envahit les esprits de l'époque. Depuis lors, l'homme cherche éperdument à reconstruire un système organisé qui correspond à ces nouvelles informations.

Auparavant, la vie avait ainsi une logique grâce à la religion et aux mythes. Désormais, elle ne serait plus que le fruit de multiples hasards...

Je me dis souvent que j'aurais été plus heureux en vivant au Moyen Age. Depuis Darwin puis la mécanique quantique, le hasard a en effet pris une dimension tout à fait nouvelle. C'est au moment où nous dominons entièrement les autres espèces que l'on s'aperçoit que l'homme est un accident et que, si tout devait recommencer, il ne serait peut-être pas là...

L'avenir ne s'annonce pas non plus très joyeux, avec la destruction inévitable de notre planète...

La seule chose à peu près certaine pour l'avenir, c'est ce que nous annoncent les scientifiques sur la fin du système solaire. Non seulement ils ont d'excellents modèles théoriques, mais ils peuvent observer la mort d'autres étoiles. Naturellement, cette fin programmée transforme la condition humaine. On ne se voit plus comme avant. En une centaine d'années, avec les progrès de la science, l'homme a ainsi à la fois changé de passé, de présent et d'avenir.

Vous imaginez dans le livre une odyssée interplanétaire qui débutera dans plusieurs centaines de millions d'années...

Ou bien nous mourrons sur place, ou bien certains hommes - ou " après-hommes " - réussiront à s'en aller à temps. Mais, si cela fonctionne, ils débarqueront sur une autre planète dans un autre système solaire lui aussi condamné. Au mieux, le destin de l'humanité est celui d'Ulysse allant d'île en île. Rejoindra-t-elle un jour son Ithaque ?

Revenons à notre époque et à un cas particulier : le vôtre. Vous êtes un pur produit de la méritocratie...

Ma grand-mère ne savait pas lire et ne parlait que l'occitan. Je me suis aperçu que mes ancêtres béarnais vivaient depuis je ne sais combien de siècles sur 4 hectares. Pour s'élever socialement, il n'y avait guère le choix. Ou on était mousquetaire, mais avec l'invention de la poudre c'est un métier qui s'est un peu perdu. Ou bien il fallait devenir fonctionnaire !

Elève de la première promotion de l'Ena en 1946, vous avez fait partie de cette génération de hauts fonctionnaires qui entendaient moderniser les instruments économiques...

J'avais lu Keynes à une époque où, en France, il n'était pratiquement pas connu. Je suis arrivé au ministère des Finances avec l'idée que je ferais de la macroéconomie, qui n'était alors pas enseignée à l'université. Il y avait deux ou trois esprits aussi farfelus que le mien qui ont eu la même ambition. C'est ainsi qu'a été lancée la Direction de la prévision. On a fait quelque chose de nouveau. Ce sont des fonctionnaires qui ont créé la macroéconomie en France.

L'époque était alors à l'optimisme technocratique...

Il faut se souvenir que, si la France gagne la guerre de 14-18, elle en sort extrêmement diminuée. La période 1920-1940est finalement assez triste. La France, qui était censée être la première nation du monde puisqu'elle avait gagné la Grande Guerre, voit son rôle s'amenuiser. Puis intervient mai 1940. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu'a représenté la débâcle pour ceux qui avaient alors 20ans. J'avais été élevé au sein de l'Empire français et, tout d'un coup, mon pays ne représente plus rien. C'est dans ce contexte qu'arrive cette ère assez extraordinaire qu'on va appeler les Trente Glorieuses, où le PNB augmente de 5 % chaque année. Pour la génération de mes parents, 1929était un sommet de la croissance qu'on ne reverrait jamais plus. Or voilà qu'au bout de quatreou cinqans après la fin de la guerre on dépasse ça. J'ai eu la chance de vivre cette période, avec l'impression naturellement fallacieuse que je contribuais à sa prospérité.

Vous devenez en 1964 le directeur de cabinet de Valéry Giscard d'Estaing, alors ministre des Finances, puis êtes son conseiller durant ses années à l'Elysée. Quel bilan tirez-vous de son septennat ?

Le plus important, ce sont les réformes de société. Valéry était très frappé par le retard qu'on avait sur les Etats-Unis. Il voyait bien qu'après Mai68 notre société était trop rigide. On se souvient bien sûr de la condition féminine et de l'IVG, car ça a déclenché une énorme polémique. Mais on oublie que c'est lui qui a abaissé le droit de vote à 18ans contre l'avis de tous ses amis politiques, ou qu'il a été le premier président à s'intéresser à l'environnement. Les bonnes réformes, personne ne se souvient plus qui les a réalisées, car la société les assimile.

Mais le " libéralisme avancé " dont VGE était le promoteur n'a pas porté ses fruits, avec l'explosion du nombre de chômeurs, qui est passé de 400000 en 1974 à 16000000 en 1981...

Il ne faut pas voir cette période avec les yeux d'aujourd'hui. Malgré deux chocs pétroliers, la croissance a continué et les finances publiques étaient saines. Nous étions alors préoccupés par l'inflation, car toujours dans un modèle des Trente Glorieuses où l'habitude avait été prise d'augmenter les revenus en avance sur la productivité, ce qui entraînait une pression constante sur les prix. D'où les efforts de Raymond Barre pour essayer de freiner ça. Le chômage a certes commencé à apparaître après une période de plein emploi, mais c'est sans commune mesure avec ce que l'on connaît aujourd'hui. Les chocs pétroliers nous fichaient en l'air les équilibres pendant quelques mois, mais on n'avait pas l'impression d'être en crise. C'était vraiment une autre époque.

Comment avez-vous vécu la défaite de 1981 ?

Je vais vous surprendre : pas dans la gaieté(rires). Ce qui m'attristait le plus, c'est que je savais que le programme économique de Mitterrand allait nous conduire droit dans le mur. Et c'est arrivé, avec trois dévaluations en dix-huit mois, record de France battu, suivi d'un changement total de politique. Heureusement d'ailleurs, car cela nous a permis de rester au sein de la Communauté européenne.

Vous développez dans votre livre une vision assez fataliste de l'histoire économique : l'homme n'a jamais su rémunérer justement et cela ne changera jamais...

Déjà, au temps des magdaléniens, il y avait un divorce total entre les activités de production et celles de consommation. La consommation est une notion simple : chacun de nous veut une part égale, car nous mangeons tous la même chose. Mais dès que quelqu'un a su mieux tailler un silex qu'un autre - c'est-à-dire que la société s'est spécialisée - est intervenu le problème de la rémunération des producteurs, qui n'a pas de base objective. Cela débouche sur des inégalités, ce qui pour la nature humaine est intolérable. Chaque époque s'efforce de les corriger. Je pense que la transparence est quelque chose qui peut aujourd'hui y contribuer. Nous sommes en train de découvrir une autre forme de démocratie, une démocratie directe, très éloignée de celle réinventée au XVIIIe siècle, mais avec de sérieux risques de déraper vers la délation ou le voyeurisme.

Votre livre contient aussi une charge contre les financiers. Selon vous, ceux qui manipulent la monnaie sont par essence tentés de la détourner à leur profit...

Un financier pourrait se damner pour obtenir un quart de point de plus sur ses taux d'intérêt. J'ai évidemment beaucoup d'amis dans ce milieu, mais tout le monde ne peut être que sévère à l'égard de cette profession dans son ensemble. C'est très simple : ces grandes crises que nous venons de vivre sont d'origine financière. On a créé de la monnaie là où on n'aurait pas dû. Mais avec un peu de volonté et d'imagination, c'est un problème qui peut être circonscrit.

Requiem pour la planète bleue, de Jean Sérisé (éd. de Fallois)

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